M’Hamid El Ghizlane & Erg chigaga

M’Hamid El Ghizlane & Erg chigaga

«Le désert ne se raconte pas, il se vit». Cette conviction est partagée par tous ceux qui sont allés se lover dans le sable infini, écouter la musique du… silence, et étendre le regard dans le vide pour se griser de lumière et d’espace. Antoine de Saint-Exupéry avait écrit un jour : «J’ai toujours aimé le désert. On s’asseoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence»… Pour se repaître de quelque chose qui rayonne dans un ciel serein, c’est possible, il suffit de quitter la ville et ses tracasseries quotidiennes et prendre la route du Sud, celle du désert. Mais, attention ! la route est longue et escarpée.

Pour atteindre MHamid El Ghizlane, la porte des grandes dunes «Erg Chgaga», les plus prisées au Maroc, il faudra parcourir presque 700 kilomètres, et pas moins de quatre jours sont nécessaires pour s’y rendre à partir de Casablanca. L’aventure commence par Marrakech, et la première chaîne de montagnes et la plus tortueuse à franchir après avoir laissé la petite bourgade Aït Ourir derrière nous est celle du col Tizi N’tichka qui mène à Ouarzazate. Arrivé là, on est déjà de plain-pied dans l’espace désertique et nous respirons à pleins poumons l’air saharien.

En ce début novembre 2013, bien que l’automne est bien avancé, le soleil est encore estival et le thermomètre affiche plus de 26 degrés sur le col N’tichka.

Au bourg Aït Benhaddou, à 30 km de Ouarzazate, une pause s’impose avant de prendre la route de Zagora

«Un climat chaud, exceptionnel par rapport à la saison; déjà à cette époque la neige a commencé à tomber ici», lance Lahcen, le garçon d’un petit café où nous avons pris un thé, façon de nous dégourdir les jambes et scruter du sommet du Haut Atlas (2 300 mètres) l’une des immenses vallées Oued Draâ. 200 km à parcourir dans la montagne, faits de virages, d’escalades et de descentes, la voiture et les nerfs doivent être solides, la route traverse de belles vues panoramiques mais elle est dangereuse. Au mois de septembre 2012, pour rappel, un autocar reliant Zagora à Marrakech avait chuté dans un ravin de 150 mètres, faisant 42 morts et une trentaine de blessés. La prudence s’impose. Il faut éviter d’y circuler la nuit ou quand la pluie et la neige tombent (il arrive au col d’être fermé à la circulation entre janvier et avril). A 30 km de Ouarzazate, après une longue descente, c’est le village Aït Benhaddou, et les premières signalisations d’auberges, de maisons d’hôtes et d’hôtels. La région est connue pour ses ksours, et le voyageur a tout intérêt à s’y arrêter, pour se reposer mais aussi pour apprécier la forteresse. Il y a surtout la casbah Aït Benhaddou (tout un village en fait avec plusieurs habitations), classée patrimoine mondial de l’UNESCO, qui a servi aussi comme lieu de tournage à quelques films de renommée mondiale, dont Lawrence d’Arabie, Un thé au Sahara, ou encore l’historique Gladiator de Ridley Scott ayant remporté plusieurs oscars.
«Defat Kasbah», c’est l’enseigne de la maison d’hôtes que nous choisissons pour  passer la nuit : c’était à l’origine un café, transformé en maison de 14 chambres, piscine et restaurant, le tout pour recevoir le flot de touristes qui affluent sur la région, surtout «au printemps et en automne», comme nous l’explique Abdelhalim, le gérant. «A Aït Benhaddou, on vit du tourisme, du cinéma, autrement c’est l’exode vers d’autres villes. La terre n’est plus généreuse comme avant à cause de la sécheresse. 3 000 figurants issus de la région ont participé au tournage d’une scène de Gladiator, ils y ont gagné de quoi vivre pendant… une année», poursuit notre interlocuteur. Un tagine le soir, un petit-déjeuner le lendemain et une nuitée dans une chambre coûtent 400 DH. Mais là, on vend surtout le dépaysement, le calme et la sérénité des lieux.

Dimanche 3 novembre, direction Zagora. L’incontournable ville, avant de gagner M’Hamid El Ghizlane. Quelque 163 km, à parcourir en moins de 3 heures, plus faciles et moins stressants que les 200 km du col N’Tichka. Mais, surtout, plus verdoyants puisque la route nationale 9 longe la palmeraie tout le long de la vallée Draâ jusqu’à Zagora. La route est celle-là même qui mène à Agdz, la petite bourgade connue surtout par son bagne de triste mémoire. Au bord de la route, les habitants exposent à la vente les produits du terroir, notamment les dattes de la région, fraîchement cueillies, déclinées en plusieurs variétés, aussi succulentes les unes que les autres.

Mais c’est à l’approche de Zagora que la palmeraie devient de plus en plus dense, sa verdure de plus en plus éclatante. Ceux qui ont visité cette ville du Souss Massa Draâ au début des années 2000 sont frappés en la revisitant en 2013 par l’énorme avancée qu’elle a réalisée : éclairage public, revêtement des routes, développement des infrastructures touristiques, nouvel aéroport (pas toujours opérationnel, mais la RAM prévoit 2 vols par semaine à partir de 2014), plus d’espaces verts…Et deux grands festivals qui attirent des milliers de visiteurs amoureux de grands espaces: le «Festival des chants et des danses de l’oasis», et, surtout, le «Festival du cinéma transaharien». La ville s’apprête d’ailleurs à organiser en ce mois de novembre (du 20 au 23) la 10e édition de ce dernier. Cette rencontre cinématographique annuelle, les organisateurs la veulent «un vecteur du développement local et une occasion pour renforcer les capacités des jeunes en matière de cinéma. Résultat : ces dernières années plusieurs producteurs sont venus tourner leurs films à Zagora, sans parler des documentaires», explique Ahmed Chahid, directeur du festival et acteur associatif.
C’est vrai, à part le tourisme et une agriculture frappée de plein fouet par la sécheresse dans la région, il fallait créer d’autres ressources. Et même en ce qui concerne le tourisme, les opérateurs locaux ne cache pas leur déception. «En 2012, le taux de remplissage n’a pas dépassé les 15%. Or nous avons une capacité d’hébergement de

3 000 lits», se plaint M. Chahid, lui-même directeur d’une agence touristique et promoteur dans le domaine. Heureusement que M’Hamid El Ghizlane, porte du désert, est à moins de 100 km de la ville, «sinon le secteur aura agonisé il y a longtemps», poursuit notre interlocuteur. En effet, Zagora est un passage obligé pour les circuits du Sud-Est avant d’atteindre les dunes de M’hamid, c’est grâce à eux que la ville tient encore en dépit des effets de la crise mondiale qui n’ont pas épargné cette région.

Une route très étroite entre Zagora et M’Hamid El Ghizlane

La route reliant Zagora à M’hamid El Ghizlane est si étroite que deux véhicules ont du mal à se croiser, il faut que l’un d’eux se mette sur le bas-côté, sinon c’est la collision assurée. De plus, elle est en piètre état, elle n’a jamais été refaite, indiquent avec désolation les autochtones. «Depuis sa construction en 1981, le nombre des adeptes du désert qui se rendent aux dunes, Marocains et étrangers, ne cesse d’augmenter». Au milieu du trajet, on traverse Tagounite, une bourgade qui a hébergé malgré elle, dans les annees de plomb, un autre bagne. Les habitants actuels n’en savent rien. Youssef, notre jeune guide de 34 ans, le chauffeur qui nous a pris dans sa pick-up de M’hamid jusqu’aux dunes, est originaire de la région, mais n’en a jamais entendu parler. «Les jeunes à cette époque s’engageaient surtout dans l’armée pour assurer leur avenir. Du jour au lendemain voilà des nomades qui ne connaissent rien qui deviennent soldats, la politique n’était pas leur tasse de thé», commente notre guide. «Tout ce qui pourra contribuer au rayonnement de notre région pour faire oublier cette sombre page est le bienvenu», souhaite, quant à lui Abdelhay, un dirigeant d’une association locale de développement dans le secteur artisanal, plus au fait de cette histoire. Et d’enchaîner: «Cette région est plus connue par les bagnes qu’elle a abrités pendant les années de plomb, Agdz et Tagounite, que pour autre chose. Il est temps d’effacer cette opprobre».

Les premières constructions en pisé apparaissent, surtout des vieux ksours, côtoyant çà et là des habitations de fortune, alors que nous entrons à M’Hamid El Ghizlane dans l’après-midi. Le nom initial de ce bourg de 8 000 âmes est en réalité Taragalte, ce qui signifie en amazigh la plaine, et on y a ajouté, comme raconte l’histoire, Al Ghizlane, puisque les troupeaux de gazelles très nombreux vivaient dans l’oasis, quand le débit de l’oued Draâ était encore puissant et les palmiers généreux. Nous y rencontrons des enfants qui tapent sur le ballon, dégageant un tourbillon de poussière dans le ciel, ou des élèves, sortant d’une école munis de cahiers et de stylos qu’une association vient de leur offrir. Des guides à bord de 4×4 bloquent la route à notre voiture pour proposer leurs services. En fait, il n’y a qu’un seul service à fournir à tout étranger venant dans cette région : un véhicule pour le transporter de M’Hamid jusqu’au milieu des dunes, un gîte, et de la nourriture.
Les agences se bousculent pour s’arracher de nouveaux clients. L’une d’entre elles, qui a son local à l’entrée du village, propose sur place des lits d’hôtel avec piscine ; ou bien une nuitée sur les dunes dans un bivouac avec dîner et petit-déjeuner, transport jusqu’au lieu indiqué compris. Il faut compter 600 DH par personne. Nous nous y dirigeons sur conseil de M. Chahid, notre ami de Zagora.

Le préposé, un jeune de 27 ans, nous reçut, il était déjà 16 heures. Avant de nous livrer au soin de Youssef, notre chauffeur, il tient absolument à nous faire visiter la ville et ses monuments historiques, dont la Kasbah Ksar M’hamid. De cette dernière, il ne reste d’ailleurs que des murs, «mais c’est la plus vieille puisqu’elle a plus de 2 000 ans», souligne fièrement Redouane. Il nous apprend aussi que de nombreux Juifs vivaient dans le bourg, avant leur départ à partir de 1967. Il parle également de son bourg, qui abrite lui aussi, dit-il, un festival chaque année, appelé «Taragalte, Sahara et culture». Comme celui de Zagora il se tient au mois de novembre (voir encadré).

Notre périple sur le sable ne commence qu’à 17 heures, Youssef, affublé de sa gandoura et de son «chach» (turban) sur la tête, mains scotchées au volant de sa pick-up, fonce droit au milieu du désert. Le bonhomme est né dans ce même désert, issu d’une famille de nomades de père en fils, nous raconte-t-il, il ne l’a quitté qu’à 8 ans pour fréquenter l’école à M’hamid ; le désert, il y est comme un poisson dans l’eau. La piste rocailleuse, avec des montées et des descentes sur des dunes de poussière et de cailloux qui s’étendent sur des kilomètres, se poursuit. Au loin, à notre gauche, au sud, la frontière algérienne; à droite, à l’est, tout le long du trajet, la barrière des montagnes Banni de l’Anti-Atlas.

Le silence du désert imprègne déjà les lieux, alors que nous nous dirigeons vers les dunes Chgaga. Il nous a fallu pas moins de deux heures pour y arriver, les nuit enveloppait déjà les lieux, une dizaine de bivouacs sont alignés, et autant de touristes européens, assis autour d’une table, savourant leur thé et scrutant l’interminable mer de sable rejoignant au loin un ciel limpide criblé d’étoiles. La nuit venait de commencer, et c’est à ce moment que l’on oublie l’autre monde, celui de la «civilisation», la ville et ses tourments. Quelques dromadaires se trouvent de l’autre côté de la dune, à attendre le matin, pour emmener ces citadins faire une promenade. Et tout le monde attendait ce matin, pour se réveiller de bonheur, assister au spectacle féerique des premiers rayons du soleil.

 

 

Jaouad Mdidech. La Vie éco
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